Magnus Hirschfeld (1868-1935), médecin et sexologue allemand, est aujourd'hui reconnu comme un précurseur majeur des droits LGBTQ+ et des études de genre. Pourtant, son combat pour la dépénalisation de l'homosexualité et pour la reconnaissance scientifique des minorités sexuelles est né d'une position profondément isolée. Son parcours illustre comment une idée minoritaire peut acquérir une visibilité et une influence sociale réelles lorsqu'elle parvient à s'appuyer sur des soutiens politiques, des réseaux savants et une organisation internationale.
Un point de départ isolé
À la fin du XIXe siècle, l'homosexualité masculine est criminalisée en Allemagne par le Paragraphe 175 du code pénal. Hirschfeld, lui-même homosexuel et juif, est marqué par le suicide d'un de ses patients. Il fonde en 1897 le Comité scientifique humanitaire (Wissenschaftlich-humanitäres Komitee), la première association de défense des homosexuels au monde. À ses débuts, cette cause est marginale, portée par un petit cercle de militants et de médecins, et largement rejetée par la société conservatrice.
Un ancrage politique à gauche : le SPD et ses relais parlementaires
Hirschfeld était un socialiste convaincu, membre du Parti social-démocrate allemand (SPD) depuis avant 1914, et situé à l'aile gauche du parti. Cette proximité politique s'est traduite par un soutien concret à sa principale cause : l'abolition du Paragraphe 175.
Dès 1897, la pétition qu'il rédige pour dépénaliser l'homosexualité est soutenue par August Bebel, le chef historique de la social-démocratie allemande, qui la défend ensuite à plusieurs reprises devant le Reichstag. Karl Kautsky, théoricien majeur du SPD, figure parmi les premiers signataires. Dans les années 1920, son combat pour la légalisation de l'avortement le rapproche également du jeune Parti communiste allemand (KPD), élargissant sa base de soutien à gauche. Hirschfeld n'a jamais occupé de fonction gouvernementale, mais il a su transformer une partie de la gauche allemande en caisse de résonance pour ses idées.
Des réseaux scientifiques et intellectuels de premier plan
Hirschfeld a mobilisé des réseaux savants pour donner du poids à son combat, en s'appuyant sur la crédibilité de ses pairs. La pétition pour l'abolition du Paragraphe 175 a recueilli les signatures de milliers de figures éminentes de la vie intellectuelle et scientifique allemande, dont le psychiatre Richard von Krafft-Ebing et l'écrivain Gerhart Hauptmann.
Son Institut für Sexualwissenschaft (Institut de science sexuelle), fondé à Berlin en 1919 sous la République de Weimar, était une institution respectée, sans équivalent à l'époque. On y pratiquait des consultations, des conférences et les premières opérations de réassignation sexuelle au monde, dont celle de l'artiste danoise Lili Elbe. L'institut accueillait des personnes homosexuelles, travesties et transgenres, et Hirschfeld y a inventé le mot « travesti ». Il abritait également une immense bibliothèque et un musée de la sexualité, visité par des personnalités comme André Gide ou Christopher Isherwood. Son travail était discuté dans les revues théoriques du SPD, comme Die neue Zeit, et sa notoriété dépassait les frontières, au point d'être surnommé « l'Einstein du sexe ».
Un réseau international structuré
Au-delà de l'Allemagne, Hirschfeld a bâti une organisation transnationale pour porter ses idées. La Ligue mondiale pour la réforme sexuelle, fondée en grande partie à son initiative en 1928, possédait des sections dans une trentaine de pays en 1933. Cette plateforme internationale lui conférait une influence considérable et inscrivait son combat dans un mouvement global, bien au-delà des frontières allemandes.
Une influence à double tranchant
Cette influence politique et ces réseaux ne l'ont pas protégé ; ils ont même attisé la haine nazie. Considéré comme une « bête noire » par les nazis en raison de son origine juive, de son homosexualité et de ses idées progressistes, Hirschfeld est violemment attaqué dès les années 1920. En mai 1933, alors qu'il se trouve à l'étranger pour une tournée de conférences, les nazis pillent et saccagent son institut. Ses archives et sa bibliothèque, entre 10 000 et 15 000 ouvrages, sont publiquement brûlées lors de l'autodafé sur l'Opernplatz à Berlin, le 10 mai 1933. Il ne retournera jamais en Allemagne.
Hirschfeld passe les dernières années de sa vie en exil en France, entre Paris et Nice. Il meurt d'une crise cardiaque à Nice le 14 mai 1935, le jour de son 67e anniversaire. Sa devise, inscrite sur sa tombe, résume son combat : « Per scientiam ad iustitiam » (Par la science vers la justice).
Ce que ce parcours nous apprend
L'histoire de Magnus Hirschfeld montre qu'une idée isolée ne devient influente du jour au lendemain. Elle doit s'ancrer dans des partis politiques capables de la relayer au parlement, s'appuyer sur des réseaux qui lui donnent une légitimité, et se structurer dans une envergure internationale pour dépasser les frontières nationales. Hirschfeld n'était pourtant pas un homme d'État, mais un entrepreneur de cause qui avait un but. Son influence fut réelle et significative dans l'Allemagne de Weimar, avant d'être anéantie par la montée du nazisme. Longtemps effacé de l'histoire, il est aujourd'hui reconnu comme un précurseur majeur des études de genre et des droits LGBTQ+.
