Il a grandi dans l'ombre des tours de New York, épousé la fille d'un futur président américain, puis transformé sa proximité avec le pouvoir en empire financier. Aujourd'hui, Jared Kushner se trouve au centre de deux projets spectaculaires : la reconstruction de Gaza et un resort de luxe en Albanie. Derrière les promesses d'emplois et de modernité, une question s'impose : qui paiera réellement, et qui en profitera ?
Portrait d'un héritier de l'immobilier
Jared Corey Kushner naît en 1981 dans une famille juive orthodoxe du New Jersey. Son père, Charles Kushner, bâtit une fortune considérable dans l'immobilier grâce à Kushner Companies. Le jeune Jared hérite très tôt d'une culture familiale fondée sur la négociation, le patrimoine et la conquête du pouvoir.
Il étudie à Harvard, puis obtient un MBA et un diplôme de droit à New York. En 2006, il rachète le New York Observer, un journal influent de la métropole américaine. Cette acquisition lui donne une visibilité inhabituelle pour un jeune investisseur immobilier.
Sa trajectoire bascule en 2009. Il épouse Ivanka Trump, fille de Donald Trump, et entre dans l'orbite d'une famille déjà puissante dans l'immobilier, les médias et la politique. Selon Britannica, Kushner devient rapidement l'un des conseillers les plus proches de Donald Trump, notamment sur les dossiers du Moyen-Orient.
La famille Kushner-Trump : un réseau de pouvoir
La famille Kushner ne se limite pas à la fortune immobilière. Charles Kushner, le père de Jared, a connu des démêlés judiciaires majeurs, avant d'être pardonné par Donald Trump en 2020. Cette histoire familiale nourrit une image ambiguë : celle d'un clan capable de rebondir après chaque crise.
Ivanka Trump, ancienne mannequin et dirigeante d'entreprise, devient conseillère à la Maison-Blanche aux côtés de son mari. Le couple incarne une forme inédite de dynastie politico-financière américaine. Leur présence à la Maison-Blanche brouille les frontières entre intérêt public, réseau privé et affaires familiales.
Après 2021, Jared Kushner fonde Affinity Partners, un fonds d'investissement qui lève plusieurs milliards de dollars, notamment auprès d'acteurs du Golfe. Le fonds s'appuie fortement sur des capitaux saoudiens, qataris et émiratis. Cette dépendance aux fonds souverains devient un élément central de sa puissance.
Comment Kushner est arrivé là
Son ascension repose sur trois leviers : l'héritage, le mariage et la proximité avec Donald Trump. D'abord, il hérite d'un réseau immobilier solide. Ensuite, il épouse dans la famille Trump. Enfin, il devient conseiller senior à la Maison-Blanche dès 2017, sans expérience diplomatique classique.
Dans l'administration Trump, il pilote des dossiers sensibles : réforme du gouvernement, relations avec le Moyen-Orient, accords d'Abraham et politique envers Israël et les Palestiniens. Son rôle dépasse celui d'un simple conseiller. Il devient un intermédiaire entre Washington, Tel-Aviv, Riyad, Abou Dabi et Doha.
Après son départ de la Maison-Blanche, il ne s'éloigne pas du pouvoir. Il crée Affinity Partners, lève des fonds dans le Golfe et conserve des liens étroits avec l'entourage de Donald Trump. Cette double position, entre diplomatie et finance, alimente aujourd'hui les soupçons de conflit d'intérêts.
Le projet Gaza : reconstruire ou redessiner ?
En janvier 2026, Jared Kushner dévoile un master plan pour reconstruire Gaza après la guerre. Le projet évoque des logements, des écoles, des hôpitaux, des infrastructures, des zones industrielles, un aéroport et une façade maritime dédiée au tourisme. Lors de sa présentation au Forum économique mondial de Davos, Kushner a estimé que 25 milliards de dollars étaient nécessaires. Les visuels montrent des appartements de luxe, des centres de données et des zones portuaires aménagées pour le tourisme de plaisance. Le plan comprend la construction de plus de 100 000 logements et de 75 infrastructures médicales.
Le discours officiel met en avant la reconstruction, l'emploi et la stabilité régionale. Mais le plan soulève une objection majeure : il imagine une Gaza nouvelle sans avoir clairement associé les Palestiniens à sa conception. Le projet laisserait moins de place à l'habitat palestinien qu'aux zones économiques, aux parcs et aux aménagements touristiques.
Le plus troublant reste l'échelle. Des tours le long de la côte, une zone touristique capable d'accueillir des dizaines de gratte-ciel, un aéroport et des data centers : Gaza devient un territoire à réinventer. Or, derrière cette vision futuriste, se pose une question brutale. S'agit-il de reconstruire une société, ou de bâtir une vitrine économique sur les ruines d'un peuple ?
Kushner présente le projet comme une chance historique. Ses détracteurs y voient une tentative de transformer une tragédie humaine en opportunité immobilière. Entre les deux, les habitants de Gaza attendent surtout une réponse simple : où vivront-ils, et qui décidera de leur avenir ?
Il faut préciser un point essentiel. Le plan initial de Kushner évoquait environ 25 milliards de dollars. Ultérieurement, le Board of Peace a annoncé une première phase de 2,45 milliards de dollars, tout en estimant la reconstruction complète à 71,4 milliards de dollars sur dix ans. Cette première phase comprend 66 programmes, dont des abris humanitaires, des générateurs diesel et la reconstruction d'hôpitaux. Mais l'initiative reste paralysée. Le comité technocratique censé administrer Gaza opère depuis Le Caire, sans autorité réelle sur le territoire.
L'Albanie : un paradis naturel menacé ?
Le second projet concerne l'Albanie. Kushner, Ivanka Trump et le promoteur Asher Abehsera soutiennent un complexe touristique de luxe sur l'île de Sazan et dans la zone humide protégée de Vjosa-Narta, près de Vlora. Le site abrite des flamants roses, des zones humides rares et un littoral encore préservé.
Le projet prévoit hôtels, villas, appartements, marina et infrastructures haut de gamme. L'investissement sur l'île de Sazan est estimé à 1,6 milliard de dollars. Le Premier ministre albanais Edi Rama a évoqué un ensemble pouvant atteindre 4 milliards d'euros pour le projet de Zvernec, dans la zone de Vlora.
Le gouvernement albanais a accordé un statut d'« investisseur stratégique » à Atlantic Incubation Partners, société présentée comme liée au fonds Affinity Partners de Jared Kushner. Ce statut permet des procédures accélérées, des avantages fiscaux et un traitement administratif privilégié. Pour les opposants, c'est précisément là que le projet devient problématique.
Des milliers d'Albanais manifestent contre ce qu'ils appellent la « révolution des flamants roses ». Ils dénoncent la privatisation d'un espace naturel, l'opacité des procédures et le risque écologique. Le parquet anti-corruption albanais, le SPAK, a ouvert une enquête. Celle-ci porte sur l'origine des fonds liés à l'acquisition de terrains, sur le changement du statut protégé de Vjosa-Narta et sur le contournement possible des appels d'offres.
L'escalade est réelle. Fin mai 2026, des clôtures en fil barbelé et des bulldozers apparaissent sur les plages. Les protestations quotidiennes commencent. Le 4 juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes défilent à Tirana, la plus grande mobilisation depuis le début du mouvement. La police utilise gaz lacrymogènes et canon à eau. Quinze agents sont blessés, vingt-cinq manifestants arrêtés. Le Premier ministre Edi Rama refuse de reculer : « Il n'y a absolument aucune chance que l'investissement s'arrête tant que je suis là ».
Argent public ou argent privé ?
La question du financement reste volontairement floue. Officiellement, les projets de Kushner relèvent d'investissements privés. Affinity Partners, Sazan Real Estate Development et d'autres investisseurs sont présentés comme les porteurs du capital.
Pourtant, l'argent public n'est jamais loin. En Albanie, l'État accorde un statut spécial, facilite les autorisations et met en jeu des terres publiques. L'île de Sazan appartient au domaine public. Toute exploitation lucrative soulève donc une question démocratique : l'État albanais doit-il rester actionnaire et bénéficiaire direct ?
À Gaza, le financement dépendra probablement d'un mélange de capitaux privés, de fonds du Golfe, d'institutions internationales et d'aides publiques. Mais rien ne garantit encore la transparence de ces fonds, ni le contrôle démocratique de leur usage.
Le modèle est toujours le même. Des capitaux privés entrent, les États ouvrent la voie, les infrastructures publiques deviennent des supports d'activité privée. Les citoyens, eux, portent les risques : expropriation, dégradation environnementale, endettement collectif ou perte d'accès à leur territoire.
Pourquoi ces projets font peur
Ces projets ne choquent pas seulement parce qu'ils sont immenses. Ils inquiètent parce qu'ils réunissent trois ingrédients explosifs : une famille proche du pouvoir américain, des capitaux du Golfe et des territoires fragiles.
À Gaza, le risque est politique et humain. Une reconstruction imposée de l'extérieur peut effacer les droits, les mémoires et les besoins des habitants. À l'Albanie, le risque est écologique et démocratique. Un littoral protégé peut devenir une enclave de luxe inaccessible aux habitants.
Le suspense n'est donc pas de savoir si Kushner peut financer ces projets. Il peut. La vraie question est ailleurs : ces projets serviront-ils les populations locales, ou créeront-ils des territoires réservés à une élite mondiale ?
La réponse dépendra d'une condition simple : la transparence. Sans contrats publics, sans audits indépendants, sans consultation des habitants et sans protection environnementale réelle, ces mégaprojets risquent de devenir des symboles de captation privée de l'intérêt général.
FAQ
Qui est Jared Kushner ?
Jared Kushner est un investisseur immobilier américain, époux d'Ivanka Trump et gendre de Donald Trump. Il a été conseiller senior à la Maison-Blanche, puis fondateur du fonds Affinity Partners.
Qu'est-ce que le projet Kushner à Gaza ?
C'est un plan de reconstruction de Gaza incluant logements, infrastructures, zones industrielles, aéroport, port et tourisme côtier. Le plan initial évoquait environ 25 milliards de dollars. Le Board of Peace a ensuite présenté une première phase de 2,45 milliards de dollars, avec une estimation globale de 71,4 milliards sur dix ans.
Le projet de Gaza est-il financé par de l'argent public ?
Aucun financement définitif n'est pleinement publicisé. Le projet devrait combiner capitaux privés, fonds du Golfe, aides internationales et éventuellement des fonds publics. Cette opacité alimente les critiques.
Qu'est-ce que le projet Kushner en Albanie ?
Il s'agit d'un resort de luxe prévu sur l'île de Sazan et dans la zone humide de Vjosa-Narta. Le projet comprend hôtels, villas, marina et infrastructures touristiques. L'investissement sur Sazan est estimé à 1,6 milliard de dollars, tandis que Edi Rama évoque 4 milliards d'euros pour l'ensemble de la zone de Vlora.
Pourquoi les Albanais protestent-ils ?
Ils craignent la destruction d'une zone naturelle protégée, la privatisation du littoral, le contournement des procédures et l'absence de transparence sur le financement des terrains. Le SPAK a ouvert une enquête sur ces soupçons.
Affinity Partners appartient-il à Kushner ?
Oui. Kushner a fondé Affinity Partners après son départ de la Maison-Blanche. Le fonds gère plusieurs milliards de dollars, largement issus d'investisseurs du Moyen-Orient.
Quel est le principal risque de ces projets ?
Le risque principal est la captation d'intérêts publics par des intérêts privés. Cela peut se traduire par une perte de souveraineté locale, une dégradation écologique et un accès réduit des habitants à leur territoire.
Ces projets sont-ils déjà confirmés ?
Le projet albanais bénéficie d'un statut d'investisseur stratégique, mais il fait face à des protestations massives et à une enquête anti-corruption. Le plan pour Gaza reste surtout un projet politique et économique, dont la mise en œuvre demeure incertaine et paralysée.
Sources
- Britannica – Jared Kushner
- RTBF – Kushner présente le plan américain de reconstruction de Gaza (janvier 2026)
- AFP – What we know about Kushner's project in Albania (juin 2026)
- RTE – Albanians protest over Kushner-linked luxury resort (juin 2026)
- RTBF – « Révolution des flamants roses » : énorme mobilisation à Tirana (juillet 2026)
- SBT News – Reconstrução de Gaza custará US$ 71 bi, diz Conselho de Paz (septembre 2026)
- CNN Brasil – Reconstrução de Gaza custará US$ 71,4 bilhões (septembre 2026)
